Quel gras choisir pour sa santé
Les nouvelles Dietary Guidelines for Americans, présentées par le gouvernement Trump, ont été lancées comme un « reset historique » en nutrition. Un grand virage, un retour au bon sens après des décennies d’erreurs. Pourtant, quand on regarde de près les recommandations, rien de fondamentalement nouveau n’apparaît. Plusieurs messages rappellent plutôt la nutrition et l’état des connaissances scientifiques des années 1990.
Ce qui change réellement, ce n’est pas ce qu’on recommande, mais la manière d’en parler. Des conseils bien connus sont repris, simplifiés et emballés dans un discours de « vraie nourriture » et de « bon sens », au détriment de la nuance scientifique. Certaines idées qui relèvent davantage de croyances populaires que d’un consensus solide se retrouvent ainsi intégrées à un guide censé orienter la santé publique.
Dans cet article, on décortique phrase par phrase cette nouvelle pyramide alimentaire — et ce qu’elle révèle est beaucoup plus inquiétant que son visuel.
— Mots de Myriam Beaudry MSc, DtP-nutritionniste, Candice Ray, stagiaire en nutrition à l’Université d’Ottawa et Annie Ferland, PhD, DtP-nutritionniste
Si tout le monde parle de cette nouvelle pyramide alimentaire en ce moment, c’est parce qu’elle a été présentée comme un grand virage historique, avec un message simple, quasiment provocateur et facile à reprendre. On doit manger vrai, plus de protéines et tourner le dos aux recommandations du passé.
Avec une pyramide littéralement inversée, où la viande rouge, le fromage, le poulet et le lait se retrouvent visuellement au même niveau que le brocoli ou les carottes, et quelques slogans bien choisis, on donne l’impression que des décennies de nutrition ont été balayées. Quand un guide officiel laisse croire qu’il réécrit les règles de ce qu’on mange, la réaction est inévitable.
Plutôt que d’analyser uniquement la pyramide ou ses recommandations, nous avons choisi de décortiquer le site grand public officiel qui l’accompagne : Eat Real Food.
Pourquoi ? Parce qu’en santé publique, le choix des mots et du visuel utilisé n’est jamais neutre. La manière qu’on vulgarise l’information façonne la façon dont les gens comprennent la nutrition, ce qu’ils croient être « sain » et ce qu’ils pensent devoir éviter. Quand un guide officiel parle de « manger vrai », de « bon sens », de « crise à régler » ou de « responsabilité personnelle », il ne fait pas que donner des conseils alimentaires. Il oriente les comportements, les jugements et la culpabilité.
« C’est précisément pour ça qu’il faut se poser la question maintenant. Est-ce un guide qu’on devrait conserver comme outil de santé publique… ou un document qu’on devrait sérieusement remettre en question. »
« Real Food Starts Here »
Une question centrale n’est jamais clairement définie dans ce guide, c’est qu’est-ce que « manger de la vraie nourriture ». Le terme est flou, sans définition scientifique, et repose davantage sur une impression que sur des critères de santé démontrés.
Dans les faits, « vrai » semble servir à valoriser certains aliments de base qu’on peut qualifier de traditionnels ou naturels (comme la viande rouge, le beurre, le lait cru ou les graisses animales) non pas parce que la science les présente comme bénéfiques pour tous, mais parce qu’ils correspondent à une vision idéalisée de l’alimentation non transformée. Pendant ce temps, des recommandations pourtant bien établies depuis des décennies — fruits, légumes, grains entiers, protéines végétales, aliments de base ou peu transformés — sont recyclées comme si elles étaient nouvelles.
Le slogan « Better health begins on your plate—not in your medicine cabinet » est accrocheur, mais il simplifie à l’extrême. Oui, l’alimentation joue un rôle important en prévention. Mais opposer l’assiette aux médicaments laisse entendre que les maladies chroniques seraient surtout le résultat de mauvais choix individuels et que prendre une médication serait un échec.
En réalité, bien manger n’est pas qu’une question de volonté personnelle. C’est une responsabilité partagée qui dépend des politiques publiques, de l’accès aux aliments, du revenu et des conditions de vie, etc. Beaucoup de personnes mangent déjà du mieux qu’elles peuvent et ont malgré tout besoin de médicaments pour rester en santé. L’un n’exclut pas l’autre.
Ce slogan ne nuance pas. Il culpabilise, banalise des réalités médicales bien documentées et déplace la responsabilité de la santé vers les individus, tout en allégeant celle de l’État.
La pyramide alimentaire mentionne que « Depuis des décennies, on nous aurait induits en erreur par des recommandations qui donnaient la priorité aux aliments hautement transformés. » Pourtant, cette affirmation est fausse et c’est inquiétant de voir ça dans un guide alimentaire.
Rectifions les faits, les lignes directrices alimentaires n’ont jamais priorisé les aliments ultra-transformés. Depuis des décennies, elles recommandent plutôt les fruits, les légumes, les grains entiers, les fibres ainsi que la modération des sucres ajoutés, du sodium et des gras saturés. La hausse des maladies chroniques ne découle pas de la science, mais d’un environnement où les aliments nutritifs coûtent cher et où les produits transformés, peu coûteux et omniprésents, dominent l’offre. Dans ce contexte, suivre les recommandations devient difficile, parfois irréaliste pour certains.
Pour appuyer ce récit, on ressort la pyramide alimentaire de 1992, présentée comme la preuve d’une erreur historique. Or, cette pyramide reflétait l’état des connaissances de l’époque et n’a jamais encouragé la consommation d’aliments ultra-transformés. L’utiliser aujourd’hui pour justifier un virage idéologique, c’est plutôt malhonnête.
On peut aussi lire l’affirmation suivante: « We can solve this crisis ». Pourtant, réduire une crise de santé publique complexe à quelque chose qu’on pourrait « régler » avec un guide alimentaire, c’est surévaluer le pouvoir de la nutrition et sous-estimer la responsabilité du gouvernement. La montée des maladies chroniques est liée à l’accès aux aliments, à leur coût, aux inégalités sociales, à l’environnement bâti et aux politiques publiques, pas à une pyramide.
Ce slogan ne décrit pas une stratégie. Il vend une promesse. Et quand on promet de « régler la crise » sans jamais parler de solutions et sans mettre en place des programmes de santé publique en nutrition, c’est pas mal hypocrite.
On peut lire sur le site: « Pour la première fois, nous dénonçons les dangers des aliments ultra-transformés et reconstruisons un système brisé à partir de zéro, en nous appuyant sur la meilleure science et le bon sens. »
Pourtant, il existe déjà une classification appelée NOVA, qui regroupe les aliments en quatre catégories selon leur degré de transformation. Développée par l’équipe du professeur Carlos Monteiro à l’Université de São Paulo, elle est largement utilisée en recherche en nutrition et en santé publique, notamment dans des travaux soutenus par l’OMS et la FAO.
Autrement dit, parler de « première fois » à propos des dangers des aliments ultra-transformés, alors que ces enjeux sont documentés, débattus et nuancés depuis près de 15 ans (et déjà intégrés dans leurs propres guides alimentaires antérieurs) n’a rien d’une découverte. C’est soit une amnésie volontaire, soit une réécriture opportuniste de l’histoire. Dans les deux cas, ce n’est pas de la rigueur scientifique.
Abandonner MyPlate pour revenir à une pyramide inversée qui pointe vers le bas n’a rien d’une avancée scientifique. C’est avant tout un geste symbolique.
MyPlate ne sortait pas de nulle part. Il s’inspirait directement du Healthy Eating Plate développé à Harvard. Un outil simple, visuel et flexible, centré sur l’équilibre global de l’assiette plutôt que sur la glorification ou la diabolisation d’aliments précis. En le mettant de côté, on efface un modèle associé au monde universitaire pour réinstaller un symbole plus ancien, plus idéologique et plus facile à instrumentaliser. Dans un contexte où l’administration Trump a affiché une hostilité claire envers Harvard et les institutions universitaires, ce choix est difficile à voir comme neutre.
Autrement dit, MyPlate n’a pas été abandonné parce qu’il ne fonctionnait pas. Il l’a été parce qu’il ne racontait pas la « bonne » histoire. Et quand, en nutrition, on choisit un symbole pour sa charge politique plutôt que pour sa valeur pédagogique, on ne fait pas de l’éducation. On fait du positionnement.
On peut lire sur le site : « We are ending the war on protein… Every meal must prioritize high-quality, nutrient-dense protein. »
Parler d’une « guerre contre les protéines » relève de la pure invention rhétorique. Les recommandations nutritionnelles n’ont jamais découragé les protéines. Elles ont plutôt insisté sur la diversification des sources, une plus grande place aux protéines végétales et la prudence face aux excès, surtout en protéines animales riches en gras saturés.
Présenter chaque repas comme devant prioriser les protéines impose une vision uniforme de l’alimentation qui ne tient pas compte de la réalité des besoins, lesquels varient selon l’âge, l’état de santé, le niveau d’activité et le contexte alimentaire. En santé publique, on adapte les recommandations. On ne décrète pas une règle unique pour tout le monde.
« healthy fats from whole foods such as… meats, full-fat dairy »
Qualifier les viandes et les produits laitiers entiers de « gras santé », et les placer visuellement au sommet de la pyramide aux côtés des fruits et des légumes pour en promouvoir la consommation, est scientifiquement discutable. À l’échelle populationnelle, la littérature est claire : une consommation élevée de gras saturés est associée à un risque cardiovasculaire accru, surtout lorsqu’elle remplace des gras insaturés. Le fait qu’un aliment soit « entier » ou « traditionnel » ne le rend pas bénéfique par défaut.
Et il faut aussi parler des conflits d’intérêts, et c’est précisément là que l’indignation prend tout son sens. Plusieurs auteurs et acteurs associés à cette pyramide ont entretenu, au fil des années, des liens financiers ou professionnels avec l’industrie de la viande, des produits laitiers et — ironie suprême — avec ce que les milieux MAGA dénoncent eux-mêmes comme la big pharma.
Ce qui pose problème, ce n’est pas l’existence d’un lien isolé. C’est leur accumulation, combinée à des recommandations qui favorisent directement ces mêmes industries, sans nuance claire ni mise en contexte des risques. Dans un guide de santé publique, cette proximité alimente un doute légitime sur l’indépendance du message. Et quand la crédibilité scientifique repose justement sur la transparence et l’absence d’influence indue, ce genre de situation n’est pas seulement problématique. C’est gênant.
Pour la première fois, un guide alimentaire propose des cibles chiffrées pour la consommation de protéines. Les apports suggérés par cette pyramide correspondent à environ 1,2 à 1,6 g de protéines par kilo de poids corporel par jour. Il s’agit d’apports supérieurs aux besoins minimaux, qui peuvent être pertinents dans certains contextes précis, notamment chez les personnes âgées, les athlètes ou en période de convalescence.
Cela dit, l’idée même de fixer des cibles à atteindre dans un guide alimentaire soulève des questions. D’autant plus que la grande majorité de la population atteint déjà facilement ses besoins en protéines. Or, le rôle d’un guide alimentaire est d’abord de s’assurer que les besoins nutritionnels de base soient comblés à l’échelle de la population, pas de pousser vers des apports plus élevés là où il n’y a pas de déficit. À ce titre, cette approche entre en contradiction avec la mission même d’un guide alimentaire.
Le problème, c’est que cet accent marqué sur les protéines se fait souvent au détriment d’autres enjeux nutritionnels bien documentés, comme la consommation de fibres dans l’alimentation. Il peut aussi entraîner une hausse de la consommation des gras saturés lorsque les sources privilégiées sont majoritairement animales. C’est un peu comme si on avait cherché à corriger un faux problème, avec le risque bien réel d’en créer d’autres.
Sur le fond, rien à contester. Les fruits et légumes sont essentiels à la santé, point. Le problème, c’est l’ajout du mot « real ». Parler de « vrais aliments/vraie nutrition » n’ajoute aucune précision scientifique. Ça sert surtout à créer une opposition implicite entre des aliments jugés « vrais » et d’autres perçus comme moins légitimes, sans critères clairs ni démontrés.
L’importance des fruits et légumes est un consensus scientifique ancien, présent dans tous les guides alimentaires sérieux depuis des décennies. Les présenter comme une découverte ou comme un virage vers une supposée « vraie » nutrition n’a rien de nouveau. C’est un message connu, recyclé et chargé inutilement d’idéologie.
Recommander 3 portions de légumes et 2 portions de fruits par jour est loin d’être audacieux. Ces cibles sont modestes, inférieures ou à peine équivalentes à ce que recommandent plusieurs autres guides alimentaires, et insuffisantes pour combler les apports en fibres associés à une réduction des risques cardiovasculaires et métaboliques.
« Rappelons que les fruits et légumes congelés ou en conserve sont d’excellentes options nutritives et parfois plus accessibles financièrement. »
Surtout, insister sur la « forme originale », la fraîcheur et la transformation minimale sans parler d’accès, de coût ou de disponibilité réelle des fruits et légumes transforme une recommandation de santé publique en idéal théorique. Dire aux gens de manger plus de fruits et légumes sans créer les conditions pour qu’ils puissent le faire n’est pas une stratégie. C’est un vœu pieux.
On mentionne « Whole grains are encouraged. Refined carbohydrates are not. »
Encourager les grains entiers riches en fibres est un consensus scientifique solide. Là-dessus, il n’y a aucun débat. Les fibres issues des grains entiers sont associées à une meilleure santé cardiométabolique, digestive et métabolique. Manger moins de sucres ajoutés aussi.
Le problème commence avec l’opposition simpliste entre « grains entiers » et « glucides raffinés ». Tous les aliments contenant des glucides raffinés ne sont pas équivalents, ni automatiquement dépourvus d’intérêt nutritionnel. Les regrouper sous une même étiquette négative sert surtout à renforcer le récit du « bon » contre le « mauvais », plutôt qu’à aider les gens à faire des choix nuancés et réalistes.
« Encourager la consommation de grains entiers d’un côté, tout en les reléguant au bas de la pyramide — qui demeure l’outil visuel principal — n’est-ce pas la définition même d’une contradiction? »
Dans cette nouvelle pyramide, les sucres ajoutés sont presque invisibles. Pas de message clair, pas de repère fort, alors qu’on sait depuis longtemps que leur consommation excessive est liée au diabète de type 2, aux maladies cardiovasculaires et à la carie dentaire.
Le guide évoque bien un maximum de 10 g de sucres ajoutés par repas, mais ce repère dilue l’enjeu réel. Les effets sur la santé sont liés à la quantité totale consommée sur la journée, pas à un seul repas. En pratique, on peut donc respecter la règle à chaque repas et dépasser largement les seuils recommandés sans s’en rendre compte.
Pendant ce temps, le discours s’attaque surtout aux aliments « ultra-transformés », une catégorie floue, plutôt qu’à un facteur précis, mesurable et modifiable.
Dire qu’un aliment « nourrit vraiment », ça laisse entendre que d’autres ne nourrissent pas. Pourtant, en nutrition, nourrir n’est pas une opinion. Un aliment nourrit parce qu’il apporte de l’énergie, des nutriments, des fibres et qu’il trouve sa place dans l’alimentation globale d’une personne.
Le problème avec « real nourishment », c’est que ça ne veut rien dire de précis. Ce n’est pas un concept scientifique, c’est un slogan. Il sert surtout à donner une valeur morale aux aliments : certains seraient « bons pour vrai », d’autres moins, sans qu’on explique clairement pourquoi.
Dans un guide de santé publique, ce genre de mots flous complique inutilement les choses. Au lieu d’aider les gens à comprendre quoi manger et pourquoi, on les laisse avec une impression… mais peu d’informations concrètes.
Au final, cette nouvelle pyramide alimentaire mise davantage sur des slogans et des oppositions que sur des repères clairs de santé publique. En multipliant les messages flous et en passant sous silence certains enjeux bien documentés, elle risque davantage de semer la confusion que d’aider réellement la population à faire des choix éclairés.
Un guide alimentaire devrait avant tout simplifier la nutrition, offrir des repères clairs et prioriser les déterminants de la santé les mieux établis. Il ne devrait jamais devenir un outil idéologique.
Je remercie Myriam Beaudry dtP, MSc, diététiste-nutritionniste ainsi que Candice Ray, stagiaire en nutrition à l’Université d’Ottawa, pour la révision scientifique et leur collaboration à la rédaction de ce billet.
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United States Department of Health and Human Services and United States Department of Agriculture. Eat Real Food — RealFood.gov: official website of the U.S. government presenting the Dietary Guidelines for Americans 2025–2030. Washington (DC): HHS & USDA; 2026 [cited 2026 Jan xx]. Available from: https://realfood.gov/
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