Gras trans interdits, pourquoi la confusion persiste encore
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On a interdit les gras trans… alors pourquoi la confusion persiste encore?

Quand les étiquettes disent vrai, mais ne racontent pas toute l’histoire

Les gras trans industriels sont officiellement interdits au Canada depuis 2020, après l’interdiction des huiles partiellement hydrogénées annoncée en 2018. Sur papier, le dossier est réglé. Dans la vraie vie, une question légitime revient encore et encore: si les gras trans sont interdits, pourquoi en voit-on encore sur certaines listes d’ingrédients?

Le beurre d’arachide est souvent cité en exemple, avec ses huiles « hydrogénées » bien visibles sur l’étiquette. Alors, loi inefficace ou poudre aux yeux? Comme souvent en nutrition, le diable est dans les détails. On va démêler calmement ce que la réglementation vise vraiment, ce que la chimie des gras change concrètement, et pourquoi cette confusion est normale.

Mots de Annie Ferland, DtP-nutritionniste et docteure en pharmacie


Hydrogénée ne veut pas dire trans

La loi canadienne qui visait à éliminer les gras trans industriels ne visait pas toutes les huiles hydrogénées. Elle cible spécifiquement les huiles partiellement hydrogénées, parce que ce sont elles qui contiennent des gras trans industriels. Ces gras sont formés lorsque le processus d’hydrogénation est volontairement interrompu, ce qui modifie la structure des acides gras et explique leurs effets délétères bien documentés sur la santé cardiovasculaire.

À l’inverse, une huile entièrement hydrogénée ne contient pratiquement pas de gras trans. Mais puisque le procédé va jusqu’au bout, il transforme les acides gras insaturés en gras saturés. Sur le plan chimique, ce n’est pas la même molécule. Sur le plan réglementaire, ce n’est donc pas le même enjeu.

« C’est précisément pour cette raison que certaines étiquettes peuvent encore afficher « huiles végétales hydrogénées » sans être illégales. Le mot clé, ici, est partiellement. S’il n’apparaît pas, il ne s’agit pas d’un gras trans industriel au sens de la loi. »

Différence gras trans et huiles hydrogénées

Sur le plan de la santé, cela ne signifie pas que le problème est réglé pour autant. Si les huiles entièrement hydrogénées ne posent pas le même risque que les gras trans industriels, elles contribuent néanmoins à augmenter la teneur en gras saturés de certains produits. On ne remplace donc pas un risque équivalent, mais on déplace l’enjeu vers la qualité globale des gras alimentaires, qui demeure un déterminant important de la santé cardiovasculaire.

Une victoire de santé publique… avec une zone grise

Soyons clairs.  L’interdiction des gras trans industriels est l’une des mesures de santé publique les plus efficaces des dernières décennies. Les données internationales sont cohérentes. Les pays qui ont agi tôt ont observé une diminution de la mortalité cardiovasculaire, sans impact négatif sur l’accessibilité alimentaire ni explosion des coûts pour l’industrie.

Mais cette victoire a laissé place à une zone grise. Pour remplacer les huiles partiellement hydrogénées, l’industrie alimentaire s’est tournée vers d’autres solutions technologiques. Les huiles entièrement hydrogénées en font partie. Elles permettent de conserver texture, stabilité et durée de conservation, tout en respectant la réglementation. On ne parle pas ici d’illégalité ou de fraude, mais d’un déplacement du problème.

Sans gras trans ne veut pas dire bon pour la santé

C’est ici que le message mérite d’être recentré. L’absence de gras trans industriels ne rend pas un produit automatiquement sain. Un aliment peut respecter la loi à la lettre tout en restant ultra-transformé, riche en gras saturés, en sucres ajoutés ou en additifs alimentaires.

Le beurre d’arachide en est un bon exemple. Lorsqu’il contient des huiles hydrogénées, du sucre et des additifs, il s’éloigne considérablement de sa version la plus simple et naturelle, avec des arachides et rien d’autre. La réglementation actuelle permet cette formulation, mais la science nutritionnelle n’a jamais prétendu que ce type de produit devait devenir un pilier de l’alimentation quotidienne.

Autrement dit, on a retiré le pire… sans nécessairement améliorer le reste.

Pourquoi cette confusion persiste

Si autant de consommateurs ont l’impression que « les gras trans sont encore là », ce n’est pas parce qu’ils comprennent mal la nutrition. C’est parce que le langage des étiquettes est technique, fragmenté, peu pédagogique, pas vulgarisé et vraiment compliqué. Le même mot – hydrogénée – peut désigner des réalités très différentes, aux impacts métaboliques distincts.

À cela s’ajoute un autre élément souvent oublié. Il existe aussi des gras trans naturellement présents en très petites quantités dans la viande et les produits laitiers de ruminants. Ceux-ci ne sont pas visés par l’interdiction, car leurs effets biologiques ne sont pas comparables à ceux des gras trans industriels. On se retrouve donc devant trois réalités différentes, un vocabulaire qui se chevauche, et beaucoup de confusion.

« Comprendre les gras trans n’est pas intuitif. Ce n’est pas nous qui sommes mêlés, c’est le vocabulaire qui est compliqué. »

Une nouvelle loupe arrive sur le devant des emballages

La bonne nouvelle, c’est que le Canada a reconnu cette limite. La nouvelle réglementation sur l’étiquetage nutritionnel sur le devant des emballages, qui est entrée en vigueur en janvier 2026, vise justement à mieux signaler les produits riches en gras saturés, en sucres ou en sodium. Plusieurs produits reformulés après l’interdiction des gras trans, mais toujours riches en gras saturés, seront visés par des avertissements « élevé en ».

J’en ai d’ailleurs parlé en détail dans une chronique publié dans le magazine Ricardo, où j’explique comment cette nouvelle « loupe » peut aider à faire des choix plus éclairés.

Ce qu’on devrait retenir à propos des gras trans

L’interdiction des gras trans industriels au Canada n’est ni un mythe ni un échec. C’est une réussite majeure de santé publique. Mais elle ne règle pas tout, et elle n’a jamais prétendu le faire.

Elle nous rappelle surtout une chose essentielle. En nutrition, retirer un ingrédient moins intéressant pour la santé ne transforme pas automatiquement un produit ultra-transformé en aliment sain. La loi peut fixer des balises. À nous, collectivement, de garder un esprit critique face aux formulations, aux promesses implicites et aux raccourcis marketing.

Les gras trans ont quitté la scène. Le travail pour en expliquer les nuances, lui, continue.

Ce qu’il faut préciser à propos des gras trans

L’interdiction canadienne vise spécifiquement les gras trans industriels issus des huiles partiellement hydrogénées, parce que ce sont les seuls dont les effets nocifs sur la santé cardiovasculaire sont clairement démontrés. Les huiles entièrement hydrogénées, parfois utilisées comme solution de remplacement, ne contiennent pas de quantités significatives de gras trans et ne sont donc pas visées par cette réglementation. Cela ne les rend pas souhaitables sur le plan nutritionnel, mais il s’agit d’un enjeu différent, lié à la qualité globale des gras alimentaires. Les gras trans naturellement présents en très petites quantités dans certains produits animaux ne sont pas comparables aux gras trans industriels et ne constituent pas la cible des politiques de santé publique.


Références scientifiques

Mozaffarian D, Katan MB, Ascherio A, Stampfer MJ, Willett WC. Trans fatty acids and cardiovascular disease. N Engl J Med. 2006;354(15):1601-1613. doi:10.1056/NEJMra054035

Allen K, Pearson-Stuttard J, Hooton W, Diggle P, Capewell S, O’Flaherty M. Potential of trans fats policies to reduce socioeconomic inequalities in mortality from coronary heart disease in England: cost effectiveness modelling study. BMJ. 2015;351:h4583. Published 2015 Sep 15. doi:10.1136/bmj.h4583

Health Canada. Entrée en vigueur aujourd’hui de l’interdiction visant les gras trans au Canada [Internet]. Ottawa (ON): Gouvernement du Canada; 2018 [cité 2025 oct 22]. Disponible: https://www.canada.ca/fr/sante-canada/nouvelles/2018/09/entree-en-vigueur-aujourdhui-de-linterdiction-visant-les-gras-trans-au-canada.html

Restrepo BJ, Rieger M. Denmark’s Policy on Artificial Trans Fat and Cardiovascular Disease. Am J Prev Med. 2016;50(1):69-76. doi:10.1016/j.amepre.2015.06.018

World Health Organization. REPLACE: Eliminating trans fat. Geneva: World Health Organization; 2018.

Gouvernement du Canada. Étiquetage nutritionnel sur le devant des emballages. Santé Canada; [consulté le 5 janvier 2026]. Disponible à : https://www.canada.ca/fr/sante-canada/services/aliments-nutrition/etiquetage-nutritionnel/devant-emballage.html

Brouwer IA, Wanders AJ, Katan MB. Effect of animal and industrial trans fatty acids on HDL and LDL cholesterol levels in humans–a quantitative review. PLoS One. 2010;5(3):e9434. Published 2010 Mar 2. doi:10.1371/journal.pone.0009434

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