Manger avec son téléphone, est-ce vraiment mauvais pour la santé? - Science et Fourchette
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Manger avec son téléphone, est-ce vraiment mauvais pour la santé?

Manger avec son téléphone à table fait réagir et on comprend pourquoi. Mais avant de trancher, on a envie de regarder ce que la science dit vraiment sur ses effets concrets pendant les repas. Parce que les données existent maintenant, elles sont nuancées, et elles méritent mieux qu’un verdict rapide.

mots de Annie Ferland, PhD, DtP-nutritionniste


Est-ce que le cellulaire à table perturbe nos signaux de satiété?

L’idée que manger en état de distraction augmente la consommation alimentaire n’est pas nouvelle. Ce qui était moins clair, c’est si le cellulaire avec son usage simultané des mains et du regard avait un effet propre, distinct de celui de la télévision.

Une étude publiée en 2024 dans le Journal of Nutrition and Health a directement comparé l’apport alimentaire dans quatre conditions : sans distraction, avec la radio, avec la télévision, et avec un cellulaire utilisé activement. Les participants ont mangé significativement plus dans la condition cellulaire que dans toutes les autres. Leur temps de repas était également plus long (13,7 minutes contre 10,4 minutes sans distraction) et leurs cotes de satiété 30 minutes après le repas étaient plus basses que dans la condition sans écran.

Pourquoi mange-t-on plus quand on est distrait par un écran?

Le mécanisme est principalement cognitif. Lorsqu’on est absorbé par un écran, on accorde moins d’attention aux signaux internes de rassasiement (la sensation de plénitude gastrique, la diminution du plaisir gustatif) qui nous aident normalement à calibrer la quantité consommée. On mange sans vraiment « enregistrer » ce qu’on mange.

Une revue de littérature publiée dans Frontiers in Psychology en 2020 précise que les activités cognitivement exigeantes, comme naviguer sur son téléphone, ont un effet plus marqué sur la consommation que les distractions passives comme écouter de la musique. Plus la distraction sollicite l’attention active, plus l’apport alimentaire tend à augmenter.

Le téléphone à table nuit-il à la mémoire alimentaire?

C’est peut-être l’effet le moins intuitif, mais il est bien documenté. Manger en état de distraction interfère avec la formation de la mémoire du repas, c’est-à-dire avec notre capacité à nous souvenir clairement de ce qu’on vient de manger. Or cette mémoire alimentaire joue un rôle dans la régulation de la faim lors des repas et des collations qui suivent.

Autrement dit, manger distraitement ne perturbe pas seulement l’apport du repas en cours. Ça peut aussi influer sur ce qu’on consomme ensuite, parce qu’on retient moins bien le repas précédent. Le Guide alimentaire canadien lui-même souligne que manger en étant distrait peut augmenter la probabilité de consommer en trop grande quantité, autant lors du repas en cours qu’aux repas suivants.

Il reste pertinent de noter que ces études sont menées en conditions contrôlées, avec des échantillons restreints, et que le portrait dans la vie quotidienne est plus complexe. Mais l’accumulation des données pointe dans la même direction : manger avec son téléphone n’est pas neutre pour nos signaux internes de faim et de satiété.

Qu’est-ce que la mémoire alimentaire?

La mémoire alimentaire, c’est la trace cognitive que laisse un repas — ce qu’on a mangé, en quelle quantité, avec quel plaisir. Elle se forme pendant le repas lui-même, quand on y prête attention. Des études montrent que cette mémoire influence directement la faim ressentie plus tard dans la journée : un repas dont on se souvient bien rassasie plus longtemps qu’un repas mangé distraitement, même si les deux étaient identiques sur le plan calorique. En d’autres mots, l’attention portée à ce qu’on mange fait partie intégrante de la satiété.

Est-ce que ça change quelque chose selon le contexte?

Oui, et c’est là que la nuance devient vraiment utile. Toutes les situations ne se valent pas.

Manger seul avec son téléphone pour rester en contact avec des proches (échanger des messages, partager une photo) c’est un usage majoritairement social, et les données suggèrent que cet aspect peut en partie compenser l’effet de distraction. Une étude publiée en 2021 a suivi 1780 repas en conditions réelles et constaté que l’usage du cellulaire au repas est dans la grande majorité des cas de nature sociale. Ce n’est pas anodin.

Le contexte change aussi considérablement selon qu’on est seul ou en compagnie. Manger seul un soir de semaine en regardant une série, c’est souvent ce qui rend ce repas agréable et apaisé, et cet aspect du plaisir compte aussi pour notre bien-être alimentaire global. En revanche, lors d’un repas en famille, les données sont plus préoccupantes : des études observationnelles montrent que l’usage du cellulaire par les parents au repas est associé à moins de conversation, moins de modélisation des comportements alimentaires, et des pratiques d’alimentation moins positives envers les enfants. Ce n’est pas un jugement, c’est simplement un contexte où l’enjeu dépasse la satiété individuelle.

Au restaurant entre amis, l’effet dépend largement de ce qu’on fait avec son téléphone : le consulter brièvement n’a probablement pas le même impact que passer le souper à scroller en silence.

Mon avis de nutritionniste sur le téléphone à table quand on mange

Les données sont réelles, mais elles méritent d’être lues avec un peu de recul. Les études disponibles sont menées en laboratoire, avec des échantillons modestes, dans des conditions qui ne capturent pas toujours la richesse d’un vrai repas. Le lien entre cellulaire et surconsommation est plausible et cohérent avec ce qu’on sait de la distraction cognitive. Mais on est encore loin d’avoir autant de preuves que sur d’autres enjeux nutritionnels

Et puis il y a l’autre côté de la médaille. Manger seul en regardant une série, c’est peut-être ce qui rend ce repas agréable et apaisé. Répondre à un message en soupant, c’est parfois ce qui permet de décrocher du reste de la journée. Le contexte compte énormément, et une règle unique ne peut pas s’appliquer à tout le monde de la même façon.

Ce que la science suggère, sans dicter quoi faire, c’est que manger en pleine distraction active (surtout de façon habituelle) peut rendre plus difficile l’écoute de nos signaux internes de faim et de satiété. Ce n’est pas une certitude, c’est une piste qui vaut la peine d’être connue. Après, chacun fait avec sa réalité.


Références

Aoki M et al. Effects of distractions such as audio, audiovisual, and hand-use on food intake and satiety ratings. J Nutr Health. 2024;57(3):275–283.

La Marra M, Caviglia G, Perrella R. Using smartphones when eating increases caloric intake in young people: an overview of the literature. Front Psychol. 2020;11:587886.

Santé Canada. Guide alimentaire canadien. Ottawa : Gouvernement du Canada; 2019. Disponible : https://guide-alimentaire.canada.ca

Tong EM et al. Meal-time smartphone use in an obesogenic environment: two longitudinal observational studies. JMIR mHealth uHealth. 2021;9(5):e22929.

Cataldo I et al. Feeding in the digital age: an observational analysis of mobile device use during family meals at fast food restaurants in Italy. Int J Environ Res Public Health. 2020;17(17):6077.

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