Smoothie en aliment solide : seriez-vous capable de manger tout ça? - Science et Fourchette
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Un smoothie en aliment solide, serais-je capable de manger tout ça?

Trente secondes.

C’est à peu près le temps qu’il faut pour transformer une montagne de fruits et de légumes en un verre de smoothie maison qu’on peut avaler en deux minutes (même si c’est clairement plus le fun de le siroter). Cette rapidité est l’une des grandes qualités du smoothie. C’est aussi l’une des raisons pour lesquelles on peut se retrouver avec l’estomac qui gargouille une heure plus tard, sans vraiment comprendre pourquoi. Ce n’est pas une question de volonté. C’est une question de physiologie… et de portion.

mots de Annie Ferland, PhD, DtP-nutritionniste

 


Quel volume d’aliments solides y a-t-il vraiment dans un smoothie?

Pour répondre à cette question, on a pris cinq recettes de smoothies maison et on a mesuré le volume d’ingrédients solides nécessaire pour remplir le verre suggéré. Le principe est simple : on verse le smoothie terminé dans un contenant, puis on dispose les mêmes ingrédients sous leur forme solide juste à côté, dans un second contenant. Le résultat est souvent saisissant.

Des smoothies en exemple

Un smoothie vert aux poires et à l’orange, proposé pour une ou deux personnes, donne un volume liquide de 500 ml. Pour le réaliser, on a eu besoin de 1,25 litre d’aliments solides et liquides combinés — une boisson d’amande, une poire entière, une orange, des épinards, de la menthe et du sirop d’érable. Mis côte à côte, le verre et les ingrédients ne jouent clairement pas dans la même catégorie de volume.

Un smoothie au thé matcha avec ananas, banane et eau de coco pousse l’expérience encore plus loin : la portion suggérée pour une seule personne atteint 750 ml de liquide, soit trois tasses. Les ingrédients solides correspondants remplissent environ 1,25 litre. C’est une recette qu’on partagerait volontiers avec plusieurs personnes qu’on aime.

À l’autre bout du spectre, le classique fraises-bananes avec tofu soyeux est beaucoup plus raisonnable : 250 ml de liquide pour environ 625 ml d’ingrédients solides et liquides. C’est un smoothie que la grande majorité des gens seraient capables de boire ET de manger sans se forcer.

La leçon à tirer de cette expérience

La leçon à tirer n’est pas que les smoothies sont dangereux ou excessifs. C’est simplement que le mélangeur est très efficace pour condenser un grand volume d’aliments dans un petit contenant — et que notre cerveau, lui, n’a pas toujours conscience de ce qu’il reçoit quand il boit plutôt que quand il mâche.

La question suivante est : comment construire un smoothie qui tient vraiment jusqu’au prochain repas? Protéines, fibres, sources de gras, choix de la base — on a détaillé tous ces ajustements concrets dans notre article comment rendre son smoothie plus nutritif.

Pourquoi un smoothie rassasie-t-il moins que les mêmes aliments mangés entiers?

L’hypothèse principale est que la réponse est dans la mastication… ou plutôt dans son absence.

Quand on mange un aliment solide, on mâche. Ce geste déclenche une série de signaux que le cerveau interprète comme le début d’un repas. Le temps passé à mastiquer, la texture des aliments sous la dent, la stimulation des récepteurs gustatifs. Tout cela contribue à ce que les chercheurs appellent l’exposition oro-sensorielle. Plus cette exposition est longue, plus le cerveau accumule des signaux de satiété avant même que la nourriture atteigne l’estomac.

Ensuite, lorsque les aliments progressent dans le tube digestif, l’intestin libère des hormones qui participent à la régulation de l’appétit.  Une méta-analyse publiée dans Scientific Reports en 2020 confirme ce que plusieurs études avaient observé séparément : les aliments solides et semi-solides produisent un effet rassasiant plus fort que leur équivalent liquide. Plus précisément, la compensation calorique, la façon dont on ajuste spontanément ce qu’on mange lors du repas suivant, est moins précise pour les calories bues que pour les calories mâchées. En d’autres mots, quand on boit des calories, on a tendance à moins bien les comptabiliser naturellement dans l’ensemble de la journée.

Il faut nuancer, parce que la science l’exige. Cet effet n’est pas absolu et dépend de plusieurs facteurs : la composition du smoothie, sa viscosité, la présence de protéines et de fibres, et le délai avant le prochain repas. Un smoothie riche en protéines et en fibres se comporte très différemment d’un smoothie principalement fruité. La preuve scientifique est cohérente dans sa direction, mais elle n’est pas uniforme dans son amplitude. Et elle ne justifie pas de diaboliser le smoothie.

Quand un smoothie devient-il trop volumineux pour son contexte?

La question de la portion n’est pas la même selon ce que le smoothie remplace dans la journée.

Un smoothie consommé comme repas complet au déjeuner peut être parfaitement adapté, à condition qu’il contienne assez de protéines et de fibres pour tenir jusqu’au repas suivant. Un smoothie qui s’ajoute à un repas déjà complet, en revanche, est peut-être juste moins utile.

La teneur en sucres naturels mérite aussi qu’on s’y attarde, sans faire de drama. Les fruits contiennent naturellement du sucre, un sucre qui vient avec des fibres, des vitamines, des minéraux et qui n’a rien de toxique en soi. Mais quand on concentre deux oranges, une banane, une tasse de mangue et une cuillère de sirop d’érable dans un seul verre, on obtient beaucoup de glucides, qui peut dépasser ce que le contexte justifie. Ce n’est pas une question de morale alimentaire, c’est simplement une question de cohérence avec le reste de la journée et le niveau d’activité physique.

Les sucres ajoutés méritent une attention particulière. Le miel, le sirop d’érable et les jus de fruits utilisés comme base dans certaines recettes de smoothies sont classés comme sucres libres par l’OMS et contribuent à l’apport quotidien qu’on cherche à garder raisonnable. Ça ne veut pas dire qu’une cuillère de sirop d’érable dans un smoothie est catastrophique. Ça veut dire qu’on gagne à en être conscient, surtout si on en boit tous les matins.

Quelle portion de smoothie est raisonnable?

Il n’existe pas de réponse universelle, parce que la portion raisonnable dépend du contexte : qui boit le smoothie, à quel moment de la journée, et dans quel cadre alimentaire.

Une façon pratique d’y penser (et c’est exactement ce que cette expérience visuelle illustre) c’est de se demander si on serait capable de manger tous ces ingrédients sous leur forme solide en une seule fois. Ce n’est pas une règle absolue. C’est un outil simple, sans comptage et sans culpabilité, qui aide à mettre les choses en perspective.

Un smoothie de 250 à 375 ml, bien équilibré avec des protéines et des fibres, est généralement une portion appropriée pour une collation ou un complément de déjeuner. Un smoothie consommé comme repas complet peut légitimement dépasser ce volume s’il est conçu en conséquence.

Le smoothie maison garde tous ses avantages : il conserve les fibres des fruits entiers, contrairement au jus; il permet d’intégrer facilement des légumes; et il se prépare en trente secondes. Ce qu’il ne fait pas, c’est tromper le cerveau indéfiniment. Être conscient de ce qu’il contient — et de ce qu’on serait capable d’en manger sous forme solide — est probablement la façon la plus honnête et la plus sereine de l’apprécier.


Ce dossier a été écrit en collaboration avec Mara Hannan-Desjardins & Stéphanie Bélanger, stagiaires au baccalauréat en nutrition à l’Université Laval.

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